Eva Illouz et l’espoir comme fondation de notre société

Écrit par : Laura Schmitt, étudiante à Sciences Po Rennes

Licence : CC BY-SA

Publié le : 15/01/26

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Crédits : Francesca Mantovani, Editions Gallimard

Eva Illouz était l'invitée Grand témoin des Champs Libres en octobre 2025 pour une rencontre autour de son dernier ouvrage Explosive modernité. La sociologue y questionne la place des émotions dans nos vies et dans la société. Parmi les douze émotions étudiées, l'espoir a particulièrement intéressé Laura Schmitt, étudiante à Science Po Rennes, qui revient ici sur cette rencontre.

"Explosive modernité s'ouvre sur un mythe qui m’a marquée dès que j’en ai découvert l’existence pendant l’enfance : celui de la boîte de Pandore. Pandore, la première femme, se voit confier une boîte, qu’elle ne devra jamais ouvrir. Mais curieuse de nature, Pandore ne peut résister : elle soulève le couvercle et tous les maux de l'humanité s’échappent de la boîte : la famine, la maladie, la mort… Il n'y reste à la fin que l’Espérance. Comme pour dire que quand tous les maux se seront déchaînés, il nous restera toujours une compagne dans l’infortune.

Eva Illouz développe longuement cette idée dans son ouvrage : l’espoir constitue le fondement de nos sociétés. Lors de la rencontre aux Champs Libres, elle mentionne tout particulièrement les institutions de rêve, ces structures sociales qui créent de l’envie et de l’espoir. Dans nos sociétés de consommation, nous vivons dans un univers inondé de publicités, produits ou autres images qui suscitent de l’envie et du rêve. Pour citer la sociologue, il s’agit d’un « spectacle en continu de la vie meilleure ».

Elle associe ce phénomène à l’idée de méritocratie qui domine dans nos démocraties, selon laquelle le mérite individuel et les accomplissements proviennent du travail personnel. Voilà une belle idée : sans ressources, sans capital, il y a tout de même possibilité de s’en sortir et d’avoir une position sociale favorable.

La démocratie elle-même apparaît comme une institution génératrice de rêve, mais surtout d’attentes. Ce système, tout particulièrement combiné à l’État-providence, promet une prise en charge d’un grand nombre de besoins ou de situations. Mais les attentes continuent d’aller en grandissant, sans jamais pouvoir être complètement assouvies. Il en résulte une déception profonde vis-à-vis de l’expérience démocratique, pourtant porteuse de tant d’espoirs.

C’est ici aussi l’occasion d’approfondir l’écrit d’Eva Illouz, qui se penche tout particulièrement sur le rêve américain, grand symbole des espoirs reliés à la démocratie. L’« American Dream » est synonyme d’une vie meilleure, prospère, ouverte à tous, au fondement de la société américaine que l’on connaît aujourd’hui. Ce même espoir se retrouve aussi en Europe, qui a été abreuvée par la culture américaine depuis plusieurs décennies. Nous avons le même rapport à nos institutions et au système : espoir et envie s’y mélangent.

Mais que retenir de cette rencontre ? La pensée d'Eva Illouz permet une réflexion importante sur la manière dont nous projetons nos émotions sur le monde qui nous entoure, mais aussi sur la manière dont elles structurent notre univers. J’en retiens, à titre personnel, un certain regard critique sur le monde et la manière dont il fonctionne.

Pour en revenir à l'espoir, c’est une émotion tout particulièrement importante : elle est ce qui nous pousse à aller de l’avant, dans l’espoir de faire mieux ; ce qui domine nos systèmes démocratiques, dans l’espoir d’un monde meilleur ; ce qui est mis en avant et généré par les institutions de rêve. Il s’agit donc d’une certaine grille d’analyse, une manière de voir le monde, à travers ici le spectre de l’espoir, mais les différentes émotions décrites par Eva Illouz dans son ouvrage proposent toutes une interprétation.

La rencontre permet également de se questionner sur nos systèmes, certes créateurs d’espoir et d’envie, mais aussi de déception par rapport à nos attentes, comme mentionné ci-dessus. Le système démocratique libéral se couple avec le fonctionnement capitaliste de l’économie et ces deux systèmes avancent main dans la main. Cependant, les besoins économiques, qui ont tendance, de plus en plus, à prendre le pas sur le reste, ne vont pas toujours de pair avec les besoins de la majorité. N’est-ce pas ce qu’on observe aujourd’hui en France, à travers toutes les crises qui secouent notre pays ? Dans ce cas, d’où vient le problème : de nos attentes trop hautes ou d’un système défaillant, inadapté à notre vie intérieure ?

 

 

Par Laura Schmitt, étudiante à Sciences Po Rennes

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