Florence Burgat, philosophe : "L’aliment carné n’est pas un aliment comme un autre".

Écrit par : Propos recueillis par Etienne Ruffin, étudiant à Sciences Po Rennes

Licence : DR

Publié le : 16/03/26

À entendre

Florence Burgat © Emmanuelle Marchadour

Que signifie manger de la viande ?  La philosophe Florence Burgat, invitée du festival Jardins d’hiver, ouvre la réflexion sur notre rapport aux animaux et à la place de l’alimentation carnée. Propos recueillis par Etienne Ruffin, étudiant à Sciences Po Rennes.

Pourquoi l’aliment carné occupe‑t‑il une place si particulière dans notre alimentation ?

Pour comprendre cette singularité, je commencerais par rappeler que l’aliment carné n’est pas un aliment comme un autre, parce que pour l’obtenir, il a fallu tuer. C’est cette nécessité de mise à mort qui lui confère d’emblée un statut distinct parmi tous les aliments. Et cette spécificité n’a jamais échappé aux sociétés humaines, puisque ce statut particulier de l’aliment carné a été reconnu par toutes les cultures, notamment à travers des interdits, des restrictions ou des pratiques végétariennes éthiques.

Comment les sociétés ont-elles traité cette particularité ?

Cet aliment carné s’est institué, il a donné lieu à un système : le système carné. Les sociétés qui rejettent la possibilité du végétarisme ont édifié tout un ensemble de justifications et de banalisations de cette nourriture pour la faire rentrer au même titre que n’importe quelle autre dans l’éventail des choses consommables. Autrement dit, parce que « la viande » ne va pas de soi, parce qu’elle implique la mise à mort, les sociétés ont dû travailler à la rendre acceptable, à faire disparaître les questions morales qui s’y attachent.

Mais cette construction culturelle suffit-elle à expliquer l’attachement profond que nous avons à la viande ?

On ne peut pas répondre à cette question uniquement en s’appuyant sur des éléments tels que le marché, l’économie, la tradition, les savoir‑faire, la cuisine. Bien sûr, ces facteurs existent, mais ils ne disent pas l’essentiel. Car le fait que nous soyons tellement attachés à cet aliment carné nous conduit à chercher une raison plus profonde, qui relève de la psychologie profonde, la plus inavouable.

Qu’est ce qui joue psychologiquement quand nous consommons de la viande ?

Cette consommation manifeste une forme d’appropriation radicale : une destruction absolue de l’animal par la manducation. Et c’est précisément ce point que nous ne parvenons plus à voir, tant la pratique est banalisée. C’est pourquoi j’affirme que le cannibalisme nous permet de prendre un recul et de regarder avec des yeux neufs ce devenir‑viande d’un être.

En effet, le cannibalisme nous permet de nous défaire de ces lunettes qui nous empêchent de voir le problème qui se tient dans la pratique de la boucherie, car il met en lumière ce que nous refusons de penser : l’idée d’un être réduit à quelque chose que l’on peut manger, digérer et excréter. Ainsi, le cannibalisme fonctionne comme un miroir : il révèle la violence constitutive du système carné.

Considérez‑vous que la violence que l’humain inflige aux animaux relève d’une pulsion radicale ?

Si l’on suit ce que montrent les faits, on peut dire que la pulsion d’agressivité occupe une place fondamentale chez l’humain, au point que l’on peut considérer qu’elle est, très probablement, la pulsion première. Lorsqu’on observe la longue durée, on constate en effet que, dans l’histoire de l’humanité, c’est cette pulsion qui s’impose, qui triomphe, qui domine. Et cette domination est telle qu’on en vient parfois à dire qu’il existe deux humanités : celle de ceux qui réparent, et celle de ceux qui détruisent.

Pour envisager une transition alimentaire, vous faites appel à l’équivalence sacrificielle. Pouvez-vous nous présenter ce principe ?

Pour comprendre l’équivalence sacrificielle, il faut partir de la logique même du sacrifice. Dans ce cadre, la victime est toujours déjà autre chose que ce qu’elle est, puisqu’elle sert à obtenir telle ou telle chose. Elle ne compte déjà plus, elle est devenue un vecteur.

À partir de cette logique, on peut envisager une transition contemporaine. On pourrait demain présenter des substituts carnés à base de végétaux, de champignons ou encore de la viande in vitro, issue de cellules et qui serait donc de la viande, mais sans mise à mort. Et cela fonctionnerait parce que, dans le système carné, ce qui est premier, c’est l’interprétation qu’on va donner aux objets plus que ces objets eux‑mêmes.

Est-ce que cette substitution modifie le système lui‑même ?

Non, dans les esprits, rien ne change. Le système reste le même, car je crois qu’on ne peut pas en sortir. Mais il faudrait plus de temps et de place pour développer tout cela, comme je l’ai fait dans mon livre L’humanité carnivore (Seuil, 2017).

Aller plus loin

Les ouvrages de Florence Burgat sont disponibles à la bibliothèque.

Vous avez aimé cet entretien ? Retrouvez le replay de la rencontre entre Florence Burgat et Jean-Baptiste Del Amo

Écouter le podcast

Vous pouvez écouter ce podcast sur SoundCloud ou bien directement sur cette page en acceptant les cookies du lecteur.

Pour information : la lecture de podcast consomme de l'énergie et génère une empreinte carbone importante. Pensez à l’environnement en limitant votre consommation numérique.

Philosophe et directrice de recherche à l’ENS Paris, Florence Burgat travaille sur la condition animale. Elle est, entre autres, l’autrice de L’Humanité carnivore (2017), de Qu’est-ce qu’une plante ? (2020) et de L’Inconscient des animaux (2023), aux éditions du Seuil. Ses livres ont accompagné la réflexion de Jean-Baptiste Del Amo sur la question animale et notre rapport au vivant. Il a souhaité l’inviter pour partager avec le public de Jardins d’Hiver les perspectives que ces ouvrages ouvrent pour celles et ceux qui s’intéressent aux droits des animaux.
Rencontre enregistrée aux Champs Libres à Rennes à l'occasion du festival Jardins d'hiver 2026.

Flux RSS

Abonnez-vous au flux RSS de la rubrique "À entendre" pour être avertis des derniers articles.

Parcourir tous les flux RSS