La mer jamais ne s'oublie : une création sonore

Écrit par : Une création sonore de Lucie Louapre

Licence : DR

Publié le : 22/04/26

À entendre

crédit : Juliette Pavy

Alors que les Champs libres présentent l’exposition “La mer jamais ne s’oublie”, la création sonore qui suit fait dialoguer les quatre artistes contemporaines qui ont photographié la mer dans le sillon d’Anita Conti.

crédit : Juliette Pavy

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Retranscription

 

Du 28 avril au 27 septembre 2026, les Champs libres présentent l’exposition “La mer jamais ne s’oublie”. La création sonore qui suit fait dialoguer les quatre artistes contemporaines qui ont photographié la mer dans le sillon d’Anita Conti. Réalisation : Lucie Louâpre.

 

Narration : “Je me suis bien calée des jarrets, pour prendre des photos : l’appareil accroché au cou, il faut l’écarter de soi à longueur de bras, et ne toucher à nul agrès depuis l’épaule afin d’amortir par ce bras libre les dures vibrations qui courent comme la vie dans les étais métalliques. Et j’oublie tout, sauf ce jeu professionnel, passionnant.” Racleurs d’océans, Anita Conti, 1953.

 

Julie Bourges : À partir du moment où ça a été déjà fait, c’est plus facile de le faire. Anita Conti, notamment, a ouvert la voie pour d’autres. Ça rejoint le sujet de la vocation : elle a dû naître avec cette petite voix dans la tête qui lui disait qu’elle était faite pour ça.

 

Narration : Pour Julie Bourges, son projet photo - quatre séries autour de la mer sur différents territoires - a commencé alors qu’elle remettait en question son avenir dans le métier. Lors d’un stage, elle rencontre Cécile, charpentière de marine aux ongles vernis, et découvre le lendemain un drôle de corail, une main de sorcière. Elle y voit un signe et commence alors un voyage dans cette mer qui s’est longtemps rêvée sans femmes à bord.

 

Julie Bourges : Sur les 8-10 bâteaux de pêche à bord desquels elle a embarqué, elle a systématiquement entendu des réflexions. Ce sont des croyances anciennes sur le fait que les femmes portaient malheur en bâteau, que la présence d’une femme fertile empêcherait la fertilité de la mer. Elle ne pense pas que les gens le croient vraiment mais ça fait toujours partie des croyances. Lors de son dernier projet mené à Hawaï, elle a rencontré des femmes qui pratiquent la navigation traditionnelle et il n’y a pas du tout les mêmes croyances sur la présence des femmes à bord.

 

Narration : La mer des hommes, deux hommes pour Marine Lanier dont le prénom à la naissance n’a pas été choisi par hasard. Elle se découvre plus grande un premier arrière-grand-père capitaine de vaisseau, qui n’est jamais monté sur un bateau, et un second, lui, marin pour de bon.

 

Marine Lanier : Ce qui lui plaisait, c’était ce mystère autour de cette généalogie maritime. Donc ce qu’elle cherchait, c’était à habiter ces espaces vides, ces parts manquantes par des images, des textes, des sons, des choses très symboliques. Elle convoque dans cette fable des récifs obscurs, des marins solitaires, un bestiaire fantastique. Le symbole, contrairement à la diabole, c’est ce qui rassemble. Elle a sans doute aussi essayé d’aller vers un récit plus universel et de parler de la mer comme un espace matriciel, de danger, de fiction et de récit.

 

Narration : La voilà : la mer origine de la vie, lieu de danger aussi. Juliette Pavy, elle y voit un espace étranger, un lieu d’aventure. En 2024, elle embarque sur l’Atalante, un des navires océanographiques de l’Ifremer. Ce nom,  inscrit à l’avant du bateau, c’est celui d’une héroïne, partie en quête de la toison d’or avec l’équipage mythique mené par Jason, les Argonautes. Et c’est le titre de la série photographique qu’elle présente.

 

Juliette Pavy :  Il y a cette découverte d’un autre univers, presque d’une autre planète qui nous transporte à travers ce voyage là. C’était assez fascinant pour elle de faire le parallèle avec les scientifiques embarqués sans escale pendant quinze jours à essayer de découvrir de nouveaux endroits et d’essayer de comprendre l’impact de l’homme sur ces écosystèmes. Ce mot mystérieux, même si on a pas la référence de la mythologie, peut faire penser à “cosmonaute”, “astronaute”. Il y a ce côté exploration fictionnelle où on sort de la planète Terre et on part en voyage. Il y a vraiment une volonté de créer une ambiance surnaturelle en jouant sur les lumières, des surexpositions. Ce sont des images très blanches ; on a l’impression d’avoir un instantané d’un monde parallèle, quelque chose qui nous interroge.

 

Yves-Marie Guivarch, commissaire d’exposition : Sur l’image qu’on a devant les yeux, on voit une personne qui se tient face à l’océan, un horizon dégagé où le bleu de la mer et le bleu du ciel, qu’on imagine être photographiés à la tombée de la nuit, se confondent. Au premier plan, on a visiblement l’arrière d’un bâteau et une personne qui se tient face à cette immensité bleue. Mais l’image est un peu étrange car, à part la mer et le ciel, tout est blanc. On a une présence quasi fantomatique de ce pont de bâteau et de cette personne.

 

Musique “Un oeil sous l’eau” : 

Un oeil sous l’eau

Nous dit C’est beau

Sous l’océan

Un oeil vivant

 

Narration : Pour raconter la mer, un premier obstacle. Manon Lanjouère l’a compris lors d’une résidence sur le Tara, une goélette scientifique. Le plancton comprend des centaines de milliers d’espèces qu’on ne peut pas voir à l'œil nu. Elle se donne alors une mission : rendre visible l’invisible auprès du public. Avec son nouveau diptyque Mémoire sauvée de l’eau / La mer endormie, elle alerte aujourd’hui sur les conséquences de la pêche industrielle. 

 

Manon Lanjouère : Actuellement, les pratiques d’arts traînants - par exemple le chalutage de fond, la drague, toutes ces techniques pour pouvoir pêcher de manière efficace sans avoir un processus de sélection - elles vont racler le fond et toutes les espèces benthiques, qui vivent sur le fond de l’océan. Ce sont pour beaucoup des espèces ingénieures qui rendent des services écosystémiques donc c’est là où des poissons que nous consommons vont aller se nourrir ou se réfugier. Malheureusement, elles ne rentrent pas dans les quotas de pêche donc ce sont des espèces qui ne sont jamais mentionnées.

 

Narration : “Sur les mailles du chalut, emmêlés dans les fils de sisal, sont ainsi arrachés des fonds beaucoup de petits êtres fixes, ou en errances. Ils font partie de la formidable circulation vitale des océans, et le nombre des créatures, à peine visibles individuellement, se multiplie parfois à de telles cadences qu'il dépasse nos moyens usuels de chiffrage.” Racleurs d’océans, Anita Conti, 1953.

 

Manon Lanjouère : À partir de ce constat là, elle est partie du principe qu’à force de labourer de manière constante le sol de l’océan, toutes ces espèces seraient arrachées et à terme recouvertes par les sédiments. Au fil des années, un processus chimique s’opérerait et ces espèces se fossiliseraient. Ce qu’elle présente dans l’exposition, ce sont des faux-fossiles. Le leurre photographique et l’illusion, c’est quelque chose qu’elle utilise beaucoup. Elle a envie qu’on questionne l’objet photographique, le pouvoir des images. Ça permet qu’il y ait une relation qui soit créée avec le spectateur ; sa participation, c’est une clé de lecture au projet.

 

Narration : Comme Manon Lanjouère, Marine Lanier a construit une fiction nourrie du réel. Il y a les photos qu’elle a réalisées et l’archive qui est arrivée de manière assez lente dans son projet “L’habit de naufrage”. D’abord des photos de famille puis d’autres images du Musée Jules Vernes, de lieux scientifiques, avec une fascination qui s’est développée à la vue de ces corps de marin tatoués.

 

Marine Lanier : Les marins vivaient dans un environnement risqué où il y avait des tempêtes, des naufrages, des maladies, de la piraterie, des longues traversées, et les tatouages avaient cette fonction protectrice. C'étaient presque des talismans, de l’ordre du magique. Les tatouages fonctionnent aussi comme un carnet de bord sur les corps. Les hirondelles pouvaient être un indice de retour à la maison, l’ancre quand on a traversé l’Atlantique, le dragon pour un passage en Asie, la tortue quand on était passé par l’Equateur. Le tatouage parle aussi de notre besoin d’appartenance. Il y a aussi une fonction tragique pour identifier le corps du marin, son navire et prévenir sa famille. Donc le terreau documentaire est extrêmement présent à différents moments du travail mais ce qui importe, c’est qu’il se dilue. Ce sont des socles qui vont permettre à tous ces éléments de se connecter entre eux à la manière d’un rhizome. Elle parle d’ images pensées pour activer des choses très archétypales chez le spectateur.

 

Narration : “La poche hissée au palan domine le pont. Elle s’ouvre et la masse tumultueuse s’écroule. Elle glisse au roulis et s’étale sur le bois rouge sombre luisant d’eau fraîche. Elle s’élargit en coulées de poissons glués de mucus et riches de leurs couleurs brusquement ardentes. Le double feu des projecteurs qu’on vient de rallumer irise les écailles, éblouit les hommes. Leurs gestes sont lourds de fatigue pourtant, ils restent précis et méthodiques.” L’océan, les bêtes et l’homme, Anita Conti, 1971.

 

Marine Lanier : C’est le fils du capitaine de vaisseau, son grand-oncle, qui lui a fait connaître Anita Conti. Elle l’a connue par ses textes et ça a été un éblouissement. Ce qui la frappe dans son écriture, c’est qu’elle mêle différents registres littéraires : du journal de bord, des choses très poétiques, certaines très documentaires, des observations scientifiques, aussi des descriptions extrêmement sensorielles.

 

Narration : Pour Julie Bourges, l’approche documentaire et le brouillage de repères sont une façon de “se décaler un peu de la réalité”. Chez les femmes qu’elle a suivies en mer, elle aime photographier les corps. Dans la série “Les eaux fortes”, il y a celui de Camille, là penché en avant, qui remonte un filet de pêche.

 

Julie Bourges : On transforme la réalité par notre corps, par ce qu’on fait, par notre travail, par nos mains. Cette image, elle parle beaucoup de ça, de l’effort, de la fatigue et en même temps elle change aussi les représentations. Quelqu’un lui a dit qu’il y avait 10 % de femmes dans le secteur de la pêche mais elle n’y croit pas du tout. Elle a appelé tous les ports de pêche de France et elle a été en contact avec une vingtaine de femmes. Donc c’est vraiment une grande minorité, surtout dans le secteur de la pêche. Céline c’est la pêcheuse et Cécile la charpentière de marine. Parfois, elle se trompe de prénom car il y a quelque chose en commun, un très fort caractère, une détermination. Elles ne se disent pas qu’elles sont en train d’ouvrir les portes pour d’autres. Ce qui est important pour elles, c’est de pouvoir faire leur métier et qu’on arrête de leur mettre des bâtons dans les roues.

 

Musique “Un oeil sous l’eau” :

Un oeil sous l’eau

Mène en bateau

Sur la photo

C’est pas que beau

 

Narration : “Alors, qu'allons-nous faire de l'océan ? À l'échelle de la prévision consciente, aucune sorte de projet n'existe. Dans l'empirisme des immédiates réalités, l'océan est pour nous avec évidence le récipient dans lequel se déversent nos égouts collecteurs, c'est-à-dire les fleuves, lesquels reçoivent de grosses rivières, lesquelles sont nourries de plus petites, de telle sorte qu'aucun résidu industriel ou ménager d'un pays entier ne risque d'être oublié sur la terre ferme : on peut être sûr que toutes les ordures des peuples aboutissent aux rivages de la mer.”  L’océan, les bêtes et l’homme, Anita Conti, 1971.

 

Manon Lanjouère : Ce qu’elle aime dans la démarche d’Anita Conti, c’est qu’elle questionne l’impact de toutes ces pratiques sur l’environnement mais elle avait aussi ces questionnements sur l’impact social. Quand on a envie de faire attention à l’environnement, on ne met pas de côté que cette pratique fait vivre des communautés.

 

Juliette Pavy : C’est une des pionnières et le fait qu’elle ait eu cette démarche d’embarquer sur les navires et petit à petit de s’engager pour la défense du vivant, la photographie et l’art ont pris une place presque militante dans son travail.

 

Narration : Juliette Pavy, ingénieure en biologie de formation, a travaillé sur la pollution au mercure en Arctique. À bord de l’Atalante en 2024, elle prend conscience de l’ampleur de la pollution plastique. C’est la fiction qui lui permet d’évoquer des bouleversements qui échappent à notre regard. Elle raconte la deuxième phase du projet Les argonautes.

 

Juliette Pavy : Elle a eu la chance de pouvoir suivre une équipe de scientifiques plongeurs qui travaillent sur les volcans sous-marins en mer Méditerranée près des îles éoliennes. Ce volcanisme sous-marin recrée naturellement une acidification qui est celle qu’on aurait en 2100 à cause de l’absorption du Co2 qu’on a aujourd’hui en France. Ça permet aux scientifiques d’étudier comment la faune et la flore vont réagir à cette acidification des océans qui est en cours. Là, on est à une vingtaine de mètres de profondeur et on voit toutes les fumerolles qui créent des tâches blanches sur l’image. On a cet homme presque perdu au milieu de tous ces gaz de volcan, en apnée, et qui va faire des prélèvements. Cette notion d’apnée rappelle que c’est un phénomène qui est lent, insidieux ; on retient notre respiration face à cette pollution.

 

Narration : Depuis 2021, le travail de la malouine Manon Lanjouère milite ouvertement pour la préservation de l’océan. Travailler un sujet engagé ne suffisait plus. Il fallait que sa pratique rentre en écho avec son message. C’est le cas à nouveau tant sur le volet vidéo que plastique de son dernier projet.

 

Manon Lanjouère : Elle essaye de travailler de manière agradante, avec des matériaux propres, et de réutiliser des déchets. La coquille d'huître, alors qu’elle vit à Saint-Malo, est un matériau qui lui est vite apparu comme assez évident. Actuellement, ces coquilles sont incinérées et on n’en fait rien. Pour le film expérimental, elle a essayé de développer en collaboration avec une amie réalisatrice une méthodologie de développement qui utilise les algues et l’eau de mer pour ne pas avoir recours à la chimie. Le film expérimental a teinté son film d’un voile ocre et une fois qu’elle repassé ses images en positif, l’inverse de l’ocre est du bleu. Ce n’était pas quelque chose qu’elle attendait. De la même manière, fixer les images avec de l’eau de mer apporte de la cristallisation qui était quelque chose qu’elle cherchait mais sur lequel elle n’a aucun contrôle. Tirer parti des accidents, c’est aussi quelque chose qui l’intéresse.

 

Musique “Un oeil sous l’eau” : 

Un oeil sous l’eau 

Mène en radeau

Vit le chaos 

Remonte en eau

L’oeil sait l’eau


 

Narration : La mer jamais ne s’oublie, une exposition à découvrir du 28 avril au 27 septembre 2026 aux Champs libres à Rennes. Création sonore : Lucie Louâpre.







 

Entre photographie, film et installation plastique, Manon Lanjouère donne à voir les ruines d’un monde marin ravagé par l’exploitation humaine. Julie Bourges documente le travail de femmes - pêcheuse ou charpentière de marine - qui inventent leur place dans un milieu si masculin. Marine Lanier explore la puissance d’évocation de l’univers maritime en inventant un récit d’aventures fantastiques et poétiques. Quant à Juliette Pavy, elle témoigne, sous la forme d’un conte documentaire, de la beauté de la mer Méditerranée et des menaces qui pèsent sur elle.

Luccie Louâpre est allée à leur rencontre. En partant de la figure d'Anita Conti, elle questionne leur approche artistique et leur lien passionnel avec la mer.

Tournage, écriture et réalisation : Lucie Louâpre / Production : Les Champs Libres

à ne pas manquer

La mer jamais ne s'oublie

Exposition

Du 28/04/26 au 20/09/26

Musée de Bretagne

Gratuit

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Pour aller plus loin

De nombreux ouvrage de ou sur Anita Conti sont disponibles à la bibliothèque.

Les particules : le conte humain d'une eau qui meurt de Manon Lanjouère est disponible à la bibliothèque

Des ouvrages de Marine Lanier sont disponibles à la bibliothèque

Spirals de Juliette Pavy est disponible à la bibliothèque

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