« La plaie ne se referme pas du tout » : se construire en tant qu’arrières-petits-fils d’Alfred Dreyfus

Écrit par : Solenn CANCOUET et Rosalie SIMON, étudiants à l'IEJ médiaschool de Rennes

Licence : CC BY-SA

Publié le : 27/05/26

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Michel Dreyfus et Jean-Marc Perl, DR

Michel Dreyfus et Jean-Marc Perl  sont les arrières-petits-fils du capitaine Dreyfus. Entre sentiment d’injustice et devoir de mémoire, ils ont grandi dans le souvenir d’une Affaire qui a marqué leur famille et la société française dans son ensemble. À l'occasion de l'ouverture de l'exposition l'Affaire Dreyfus à Rennes, Solenn Cancouet et Rosalie Simon, étudiantes à l'IEJ médiaschool de Rennes les ont rencontré pour un entretien.

 

À quel âge avez-vous entendu parler de l’Affaire pour la première fois ?

Jean-Marc Perl : Tout petit. J’habitais boulevard du Montparnasse, à Paris : à côté de la rue du Cherche-Midi, là où Alfred Dreyfus a été enfermé au moment de son arrestation. À chaque fois que l’on passait devant, mes parents parlaient de l’Affaire. Encore aujourd’hui, lorsque je passe devant la porte, je me penche sur mon scooter et je salue militairement.

Michel Dreyfus : Je me souviens assez précisément du moment où ça s'est passé. J'étais à la fin de l'école primaire, peut-être en CM1 ou CM2, et l'institutrice avait fait un cours sur le procès de Jeanne d'Arc. Le lien avec l’Affaire Dreyfus est loin mais c'était aussi un procès truqué et injuste. L’institutrice s'est tournée vers moi, parce qu'elle connaissait mon nom, et elle m'a dit « et toi l'Affaire Dreyfus tu sais ce que c'est ? », je n’en avais absolument aucune idée. Donc je suis rentré à la maison, et j'ai demandé’ à mon père : « tu connais l’Affaire Dreyfus ? ». C’est à ce moment-là qu’il me l’a racontée.

Comment est-ce que l’on se construit en tant qu’arrières-petits-fils d’Alfred Dreyfus ?

J-M.P. : Cela nous a imposé des attitudes, liées à notre ancêtre et à ce qui lui est arrivé. Déjà, d’avoir une sensibilité à ce qui est juste et à ce qui ne l’est pas. C’est très important, dans tous les moments de la vie. Je pense qu’il faut chercher ce qui est juste. J’ai pris des positions pour défendre des gens, ça m’a même parfois causé des petits problèmes…

M.D. : Je pense qu’on ne peut pas dire qu’à notre génération, on ait souffert d’être des descendants d’Alfred Dreyfus. On peut imaginer ce que cela représentait pour Pierre Dreyfus, le fils d’Alfred, d’avoir grandi sans père pendant cinq ans. Même si leur mère Lucie les a considérablement protégés, il y a sûrement eu une souffrance.

Et l'influence de votre histoire familiale sur votre parcours ?

M.D. : Moi, j’étais psychiatre, psychanalyste. Peut-être que ça a joué, oui. Probablement même, dans mon intérêt à ce qu’il se passe dans la tête des gens et leur histoire.

J-M.P. : Forcément oui, car on nous a inculqué ce que j’appelle des bonnes valeurs. Il fallait que l’on soit de bons Français. Mais on ne nous a rien imposé, c’est venu comme ça. Du côté de Michel, ils ont vécu aux États-Unis pendant un temps. Ses trois tantes se sont engagées dans l’armée américaine pour venir en France comme infirmières militaires et son père s’est engagé à 17 ans, alors qu’ils auraient pu l’éviter.

Ma mère a rencontré mon père dans un réseau de résistance. Moi, j’ai fait mon service militaire parce que je voulais être officier de l’armée française par tradition familiale. Mais je dirais que le fait d’être un descendant d’Alfred Dreyfus n’a rien apporté à ma carrière professionnelle. J’ai été patron d’entreprise et ai toujours fait attention aux personnes que j’ai en face de moi. J’ai toujours veillé à être juste et je suis persuadé que c’est lié à l’histoire familiale.

" Alfred Dreyfus était quelqu’un de très brillant, très sensible, très intelligent. Contrairement à ce que l’on a dit pendant des années, il a vraiment été un membre actif de son procès, de sa défense. Il n’a jamais baissé les bras".

— Michel Dreyfus
Alfred Dreyfus avec les enfants de son fils Pierre, photographie, 1934. Coll. de la famille Dreyfus

La plaie de cette injustice est-elle toujours ouverte aujourd’hui ?

M.D. :  Je pense que la plaie ne se referme pas du tout. Je garde une sensibilité à l’antisémitisme, et pas seulement, aussi à ce qu’a vécu notre arrière-grand-père. Je pense que ça reste encore à vif, et que ça le restera toujours. Je suis épouvanté par ce qui ressort en ce moment. Alfred, il était juif, mais pas pratiquant.

J-M.P. : Oui, et pourtant, il a souffert d’être juif.

M.D. : Il a dit : « Mon seul crime, c’est d’être né juif ». Il était tout à fait conscient de ça. C’était quelqu’un de très brillant, très sensible, très intelligent. Contrairement à ce que l’on a dit pendant des années, il a vraiment été un membre actif de son procès, de sa défense. Il n’a jamais baissé les bras.

J-M.P. : Je vous dirai franchement que ce sursaut d’antisémitisme, suite au 7 octobre 2023 (attaque d’Israël par le Hamas, NDLR), m’a vraiment pris de court. Et ça pose des questions parce qu'on se sent français avant tout.

Comment faites-vous perdurer la mémoire de votre arrière-grand-père ?

M.D. : La priorité, c’est de donner sa place à Alfred Dreyfus. C’est son Affaire, ce qu’il a vécu. Ce n'est pas juste quelque chose qui s’est passé malgré lui. Il était présent, il était acteur. Depuis quelques années, il y a beaucoup d'événements qui se produisent, donc on y participe, on prend la parole quand on peut.

J.M.P. : Puisque de toute façon, la mémoire d’Alfred Dreyfus est attaquée depuis toujours, nous sommes là pour la défendre.

M.D. : On a créé un groupe WhatsApp familial qui, grâce à Jean-Marc, s’appelle « ADN », pour « Alfred Dreyfus News », mais c’est aussi notre ADN. Et ce que je trouve très intéressant, c’est qu’au début c’était essentiellement notre génération, et puis petit à petit, les générations suivantes ont souhaité en faire partie aussi. Donc il y a quelque chose qui reste et qui, je pense, se transmet.

J-M.P : En termes d’objets, la famille a quasiment tout donné à la Bibliothèque nationale, au Musée de Bretagne et au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme.

M.D. : Ce que j’ai, par ailleurs, j’appelle ça ma « Dreyfusothèque ». J’ai à peu près tout ce qui est paru sur l’Affaire. Mon père, lui, a des documents, des lettres… Au moment du procès de Rennes (du 7 août au 9 septembre 1899, NDLR), le monde entier était convaincu de l'innocence d’Alfred. Il y a eu des réactions dans les journaux mais aussi beaucoup de lettres adressées à Lucie et Alfred pour dire à quel point leurs auteurs étaient choqués et convaincus de son innocence.

J-M.P. : On est porteurs de quelque chose. Je ne me suis jamais dit que ça serait plus simple si mon arrière-grand-père n’était pas le Capitaine.

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L’Affaire est devenue une véritable question d’opinion publique à la fin du 19ème siècle. Cependant, on se souvient peu qu'une partie de ce feuilleton judiciaire s'est tenue à Rennes en 1899, lors du procès en révision du capitaine Alfred Dreyfus.

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