Agathe Zola Bafounta, étudiante à Sciences Po Rennes a assisté à une rencontre avec l'invité Grand Témoin des Champs Libres, Frédéric Worms, sur l'art de penser à autrui. En revenant sur la pensée de ce philosophe spécialiste de Bergson, elle nous montre comment une réflexion philosophique peut devenir une expérience partagée, inspirante au quotidien.
Un 14 février, jour où l’amour devient presque une obligation sociale, je suis entrée dans cette rencontre en pensant assister à une conférence sur la célébration de ce sentiment. J’en suis sortie convaincue que penser à autrui n’est pas un geste innocent ou spontané, c’est un art délicat, vital et politique.
Frédéric Worms a rappelé combien nos liens humains sont ambivalents. Penser à l’autre, c’est à la fois aimer et se souvenir des blessures, des humiliations, voire de la haine et de la cruauté que nous infligeons ou subissons. Nous sommes des êtres vulnérables, dépendants du regard et de l’attention de l’autre pour exister pleinement. Cette fragilité se manifeste dès le nourrisson. L’individuation n’est pas un luxe, mais un besoin vital. L’enfant ne se développe que dans la relation, qui fonde notre capacité à aimer, à créer et à devenir humain.
Cette condition s’inscrit dans ce que Worms nomme « le moment du vivant ». C’est un état où nous prenons conscience que, malgré le progrès et la technique, nous restons exposés à la mort. La vie humaine est donc une résistance à cette menace, ce que Worms désigne par le « vitalisme critique ». Reconnaître cette sensibilité nous permet de penser la complexité des liens qui nous relient aux autres.
La médecine et la fin de vie illustrent parfaitement cette tension autour de la question : comment conjuguer l’exigence de sauver une vie et celle de respecter la volonté du patient ? Ce dilemme révèle ce que signifie réellement penser à autrui. En acceptant les fragilités et en affrontant les contradictions, il faut instituer des réponses justes pour protéger la vie dans toutes ses dimensions.
Mais cette responsabilité dépasse l’intime ou la médecine. Worms souligne que la justice et la démocratie sont aussi des formes de soin. Les institutions doivent protéger les liens humains, prévenir la domination et contenir les violences internes de la société. La démocratie fonctionne comme un réseau de contre-pouvoirs qui garantit que chacun puisse exister et être entendu. Penser à autrui revient donc aussi à penser avec autrui, dans une société capable de reconnaître ses divisions et ses faiblesses.
Face à cette vulnérabilité, la création, qu’elle soit artistique, littéraire ou scientifique, apparaît comme une réponse essentielle à notre condition de vivants. Elle prolonge la vie, maintient le lien et devient une manière de résister et de transformer le négatif en ressource. Comme l’affirme Worms, à travers la littérature et l’art, penser à autrui revient aussi à donner forme à nos pertes et nos dilemmes, et ainsi inventer des manières de vivre ensemble malgré la fragilité et la contradiction qui traversent toute vie humaine.
En sortant de cette rencontre, j’ai compris que penser à autrui n’est pas seulement un geste affectif. C’est également un art de cultiver, dans nos relations comme dans nos institutions, le lien précieux du vivre ensemble, et d’y trouver l’essence de notre humanité.
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