Jean-Baptiste Del Amo : "La littérature est un espace d’exploration du tabou"

Écrit par : Propos recueillis par Cécile Moscovitz, secrétaire générale de la rédaction du quotidien AOC

Licence : DR

Publié le : 01/02/26

À lire

Jean-Baptiste Del Amo, S.G. pour Gallimard

Jean-Baptiste Del Amo est l’auteur de six romans dont La nuit ravagée (Prix du livre de l’année 2025 chez Lire Magazine). Son univers fictionnel plonge ses lecteurs dans l’exploration de la condition humaine et de sa part d’obscurité. Dans cet entretien inédit en partenariat avec le média AOC, l'auteur associé de l'édition 2026 du festival Jardins d'hiver revient sur sa passion indéfectible pour la littérature. 

En 2008, vous avez publié votre premier roman, Une éducation libertine. Comment voyez-vous l’évolution de la scène littéraire française depuis cette date et quelle attention accordez-vous à la littérature contemporaine ?

J’ai l’impression que le milieu littéraire a profondément changé depuis mon premier roman. On sait aujourd’hui qu’il y a moins de lecteurs, que les gens achètent globalement moins de livres de littérature. Ce qui est frappant, en revanche, c’est que le nombre de publications reste très élevé. Du coup, les ventes se sont beaucoup polarisées, elles se concentrent sur quelques best-sellers, sur des livres très commerciaux ou sur ceux qui captent fortement l’attention médiatique. Et ce qui me semble s’être fragilisé, voire avoir presque disparu, c’est cet espace intermédiaire de la littérature, des livres qui ne faisaient pas des chiffres spectaculaires, mais qui trouvaient leur public sur la durée.

J’ai aussi le sentiment qu’il y a, depuis plusieurs années, une forte tendance au récit de soi, au récit du réel (autobiographie, autofiction, enquête). Ce sont évidemment des formes légitimes et parfois très fortes, mais leur place est devenue presque hégémonique. Et parallèlement, j’ai l’impression qu’il y a une certaine désaffection pour la fiction et l’imaginaire. Je continue de penser que l’imaginaire et la fiction sont le cœur battant de la littérature , que ce sont eux qui permettent le déplacement, la métamorphose, l’accès à des zones de l’expérience que le réel brut ne suffit pas toujours à atteindre.

Les manifestations littéraires, les rencontres littéraires, les ateliers d’écriture, etc., c’est-à-dire diverses formes d’interventions pour les écrivains, se sont multipliés. Y consacrez-vous une part importante de votre temps ? Qu’en attendez-vous ?

Cela peut occuper, par périodes, une part assez importante de mon temps, notamment lors de la parution d’un livre, en France comme à l’étranger. Avec le temps, je suis sans doute devenu plus attentif, plus sélectif aussi, dans mes choix de participation. Je suis particulièrement sensible aux événements qui proposent des formes de rencontres inventives, des regards croisés entre auteurs ou avec des artistes d’autres disciplines. J’aime les espaces où la discussion peut se faire de manière plus libre, plus créative, parfois inattendue, et où la littérature est abordée comme une expérience vivante.

En revanche, je reste un peu réticent aux rencontres uniquement centrées sur l’analyse de la narration ou des motivations des personnages. Ce qui m’intéresse davantage, c’est de parler du processus d’écriture, de ce qui construit un livre, de la manière dont il s’élabore, plutôt que d’entrer dans un méta-discours qui cherche à épuiser le mystère propre à toute œuvre.

De roman en roman vous variez les époques, les lieux voire les genres romanesques. Avec votre dernier livre, La Nuit ravagée, a été souligné le fait que vous renouez avec « l’horrifique », d’ailleurs mis sous l’égide de Stephen King. Quelles lectures vous ont-elles aidées à construire votre propre « fabrique » ? Est-ce que d’autres arts que la littérature ont contribué à la formation de votre imaginaire, de votre écriture ? 

Je n’ai jamais eu envie de m’enfermer dans un genre particulier. Au contraire, je me sens très libre de naviguer d’un genre à l’autre, et c’est même cette perspective de découvrir de nouveaux paysages littéraires et fictifs qui me donne envie d’écrire de nouveaux romans. Je sais que cela m’oblige à déplacer mon regard, à inventer d’autres formes, plutôt qu’à répéter indéfiniment un même dispositif. J’ai le sentiment que l’unité de mon travail ne se fait pas à l’endroit du genre, mais ailleurs, dans des thématiques, une sensibilité, une manière d’aborder le monde et les corps.

Mes influences ont toujours été très diverses. En littérature, j’ai lu aussi bien des textes relevant de genres identifiés que des œuvres plus classiquement rattachées à la « littérature blanche ». Mais mon imaginaire ne s’est pas construit uniquement à partir des livres. Le cinéma a été très important pour moi, tout comme la photographie, et plus largement une culture artistique multiple. Tout cela nourrit ma manière d’écrire, souvent de façon souterraine, et participe de cette fabrique qui est moins une filiation revendiquée qu’un ensemble de strates, d’images et de sensations.

Comment s’articule votre engagement pour la cause animale avec votre activité littéraire ? Il y a bien sûr votre roman Règne animal. Mais cette articulation prend-elle d’autres formes ? Et vous investissez-vous pour d’autres causes ? 

J’ai plutôt tendance à différencier assez nettement mon engagement personnel de mon travail littéraire. J’ai souvent dit, par exemple, que Règne animal n’était pas tant un roman sur la condition animale que sur la condition humaine. Cela étant dit, il est évident que ma sensibilité militante, notamment sur la question du droit des animaux, a influencé mon écriture, et en particulier la manière dont j’ai pu représenter les animaux dans ce livre. Plus largement, je pense que mon engagement relève d’une sensibilité politique et morale qui traverse sans doute mes romans de façon diffuse, au-delà de toute intention explicite. Les romans, pour moi, ne sont jamais un espace où je cherche à développer des thèses ou à transmettre un discours. Ils travaillent plutôt par déplacement, par trouble, par mise en tension.

Quant à mon investissement en dehors de la littérature, je suis conscient que ma position d’écrivain m’offre, par moments, un espace d’expression publique. Il m’arrive alors de m’en saisir pour défendre certaines idées. À titre personnel, je pense qu’il peut aussi être de la responsabilité d’un écrivain de se positionner sur des sujets qui le touchent, sans que cela devienne pour autant le moteur ou le programme de son œuvre. 

Dans votre œuvre le corps sensible est particulièrement présent, le corps sexuel (y compris animal) mais aussi souffrant, et même soumis à la cruauté ; la souffrance et le sexuel n'y sont pas étrangers l’un à l’autre. Est-ce que la littérature a selon vous quelque chose spécifique à dire ou à faire, en plus de les intégrer dans les intrigues, de ce sensible archaïque ? 

J’ai le sentiment que la littérature a quelque chose de très spécifique à faire avec ce sensible archaïque, précisément parce qu’elle ne cherche pas à l’expliquer ou à le commenter, mais à le faire éprouver. Le corps, dans mes livres, précède souvent le sens. Il est là avant toute interprétation, avant toute morale, et l’écriture tente de le rejoindre, d’en restituer les perceptions, les affects, les zones d’opacité. La sexualité, la souffrance, la violence ne sont pas pour moi des registres séparés. Ce sont des zones de confusion, de friction, où quelque chose de fondamental de l’expérience humaine se joue. La littérature permet de travailler ces zones sans les clarifier à tout prix, sans les assainir, sans les réduire à des discours explicatifs ou symboliques. En ce sens, elle est aussi un espace d’exploration du tabou, mais pas au sens de la provocation. Plutôt comme un lieu où l’on peut approcher ce qui demeure difficilement dicible, ce qui résiste aux cadres sociaux, moraux ou politiques. La littérature n’apporte pas de réponses ; elle maintient ouvertes des expériences, des troubles, des intensités, et c’est peut-être là que réside sa force propre.

Aller plus loin

Retrouvez Jean-Baptiste Del Amo à Jardins d'hiver

Une foi absolue dans la fiction, avec Jean-Baptiste Del Amo

Rencontre

06/02/26 à 17h30

Musée de Bretagne

Gratuit

Sur l'écriture : Jean-Baptiste Del Amo invite Jakuta Alikavazovic

Rencontre

08/02/26 à 16h30

Musée de Bretagne

Gratuit

Les ouvrages de Jean-Baptiste Del Amo sont disponibles à la bibliothèque des Champs Libres.

Flux RSS

Abonnez-vous au flux RSS de la rubrique "À lire" pour être avertis des derniers articles.

Parcourir tous les flux RSS