Des photos retouchées dès 1901 : une enquête scientifique au musée

Thématiques : Bretagne, Coulisses, Patrimoine, Photographie, Sciences et société

Écrit par : Nicolas Guillas

Licence : CC BY-SA

Publié le : 21/07/26

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Marie-Angélique Languille, Myriam Uros et Céline Daher (de gauche à droite) ont mené l'enquête dans les réserves du musée de Bretagne. Crédits : N. Guillas
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Bien avant l'IA, on modifiait déjà les photos. Dans les années 1900, le photographe Gaston Maury remaniait ses images, conçues comme des œuvres d'art. Une enquête associant le musée de Bretagne et le CNRS révèle la démarche de ce « pictorialiste ». L'analyse des photos aux rayons X enrichit le regard des historiens.

Ces 137 photos font voyager dans la Bretagne du début du 20e siècle. De Rennes à Douarnenez via Concarneau, on découvre des fermes, des champs, des paysages enneigés, des pêcheurs, des scènes de marché ou encore des cochons sur une plage, gardés par une femme et deux enfants. Ces photographies ne sont pas reproductions réalistes du monde d'autrefois. Elles ont été retravaillées par leur auteur, le photographe Gaston Maury (1874-1935). Ce Rennais appartenait à un courant artistique, le pictorialisme, né à la fin du 19e siècle.

Crédit : Nicolas Guilllas

Marie-Angélique Languille, Myriam Uros et Céline Daher (de gauche à droite) ont mené l'enquête dans les réserves du musée de Bretagne. Les trois spécialistes utilisent la spectroscopie (rayons X et infrarouges) pour ausculter les photographies de Gaston Maury. 

Comme des estampes

« Les photographes pictorialistes étaient à la recherche de poésie dans leurs images, explique Laurence Prod'homme, conservatrice au musée de Bretagne. Ils refusaient de réduire la photographie à son aspect technique. À leurs yeux, appuyer sur le déclencheur ne suffit pas pour créer une belle photographie. La main du photographe doit intervenir aussi après la prise de vue, en s'inspirant du dessin, de la gravure ou de la peinture. Ils retravaillaient leurs photos pour leur donner l'aspect d'estampes ». Acquises par le musée en 2007, les photos de Gaston Maury, datées de 1901 à 1910, sont documentaires et esthétiques. « Son travail sur la lumière est très intéressant, poursuit Laurence Prod'homme. Dans la photo d'un cheval le long d'un halage, il restitue l'atmosphère brumeuse de certains matins d'été, à l'aurore ».

Le Rennais publiait ses photos dans des revues, participait à des salons et reçut des prix. « Gaston Maury était un amateur éclairé, membre de la Société photographique de Rennes et correspondant du Photo-Club de Paris, la principale institution du pictorialisme en France, explique Nathalie Boulouch, historienne à l'université de Rennes 2. L'ambition de ce mouvement international était de faire reconnaître la photographie comme un média artistique ».

Pêche à pied , Maury Gaston, Marque du Domaine Public, Collection Musée de Bretagne / Écomusée de la Bintinais

Cette photographie de Gaston Maury titrée « Pêche à pied » a été prise en Bretagne entre 1901 et 1907

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Le tirage ou le négatif modifiés

Lors d'une prise de vue, Gaston Maury choisit son cadrage et l'équilibre des lignes. Sa démarche artistique se poursuit en modifiant le négatif ou tirage papier. « Nous voulons comprendre les procédés que Gaston Maury a mis en œuvre, en analysant la matérialité de ses photographies », explique l'ingénieure de recherche Marie-Angélique Languille. Au Centre de recherche sur la conservation (CRC), qui dépend du CNRS, du ministère de la Culture et du Muséum national d'histoire naturelle, la scientifique pilote le projet Epic (Étude des tirages pictorialistes : matérialités, procédés et collections). La Bibliothèque nationale de France (département des estampes et de la photographie), le musée Rodin, le musée de Bretagne et le musée d'Orsay participent à ce projet financé par la Fondation des sciences du patrimoine.

Pour la physico-chimiste, une photo n'est pas seulement une image. C'est un objet, dont l'analyse chimique et spectroscopique révèle des informations invisibles. Pour mener l'enquête, Marie-Angélique Languille s'est rendue à Rennes avec deux collègues du CRC. Dans les réserves du musée de Bretagne, au sous-sol des Champs Libres, les expertes ont installé des instruments scientifiques sur de grandes tables. La machine qui fait « bip-bip » en clignotant s'appelle un « spectromètre de fluorescence des rayons X ». Il révèle les éléments chimiques présent dans une photo. Une autre instrument permet d'ausculter les photos en émettant des rayons infrarouges, pour identifier les liants et les pigments. Les couleurs des tirages sont connues grâce à un instrument qui émet une lumière visible. Sur les 137 photographies, une trentaine sont auscultées grâce à ces rayonnements qui les laissent intactes.

Une femme et deux enfants sur une plage à marée basse. Devant eux, des cochons. En arrière plan, un abri de canot de sauvetage.
Portsall Maury Gaston, Marque du Domaine Public, Collection Musée de Bretagne / Écomusée de la Bintinais Une femme et deux enfants sur une plage à marée basse. Devant eux, des cochons. En arrière plan, un abri de canot de sauvetage.

Le photographe pictorialiste Gaston Maury a parcouru la Bretagne (ici à Portsall). Il retravaillait ensuite ses photos dans son laboratoire. Certaines de ses œuvres ont été publiées dans des revues ou exposées dans des salons.

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Créer un soleil, déplacer les nuages

« Nous avons comparé trois photos, probablement réalisées à partir du même négatif, explique Céline Daher, spécialiste de l'analyse non invasive des objets patrimoniaux. Certaines zones sont similaires, d'autres très différentes. Le soleil et les nuages n'ont pas les mêmes positions et apparences. Ils ont été travaillés peut-être par un pinceau, un bâton ou un objet pointu. Ces modifications auraient été faites au tirage ». Pour créer un soleil, l'artiste-alchimiste a peut-être retiré de la matière, pour faire réapparaître le blanc du papier. Afin que les nuages paraissent vaporeux, il a pu frotter la matière avec du tissu ou du coton. « La diversité des procédés utilisés est surprenante, poursuit Céline Daher. Gaston Maury ne s'est pas contenté du flou du pictorialisme, il a cherché un style et un registre, c'est subtil et répété ».

Crédits : Nicolas Guillas

L'étude des trois scientifiques va permettre de comprendre comment Gaston Maury réalisait ses photos. Ces informations inédites seront précieuses pour les historiens, les conservateurs, mais aussi pour les amateurs de photographie et les amoureux de la Bretagne.

À cette époque, les procédés photographiques étaient nombreux. Gaston Maury réalisait notamment des « tirages pigmentaires », en plus de « l'argentique ». L'image est formée par des pigments emprisonnés dans un liant (gomme ou gélatine). Pour identifier les procédés, la chimiste des matériaux Myriam Uros du CRC oriente les rayons X sur les points les plus sombres et les plus clairs d'une photo. Si du phosphore est par exemple détecté, cela pourrait signifier que l'un des pigments est du « noir animal », fabriqué à partir d’os carbonisés.

En révélant l'envers des images et la nature des papiers, l'enquête va permettre d'optimiser la conservation des photos. Les historiens comprendront mieux les choix esthétiques du photographe. Se rapproche-t-il des autres pictorialistes, parisiens et internationaux ? Les chercheurs et les curieux comprendront comment Gaston Maury menait ses expérimentations dans son laboratoire photographique, en réinventant ce que son œil avait vu en parcourant la Bretagne.

Cascade, Maury Gaston, Marque du Domaine Public, Collection Musée de Bretagne / Écomusée de la Bintinais

Cette photo de Gaston Maury s'intitule « Cascade ». Dans leur démarche artistique, les pictorialistes réalisaient leur photos comme des estampes

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Des collections en partage

Le Musée de Bretagne et l’Écomusée de la Bintinais conservent près d'un million d'objets et de documents liés à la Bretagne et à l'affaire Dreyfus sur le portail des collections. Flânez parmi ces ressources numérisées en libre accès, diffusez-les et contribuez à leur enrichissement en partageant vos savoirs.

Vous pouvez consulter les photographies de Gaston Maury 

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