Le musée de Bretagne conserve plus de 700 000 négatifs photographiques. De 2021 à 2026, un important chantier des collections a permis d'en numériser près de 500 000. Parmi eux, de nombreuses images inédites, dont l'histoire s'est parfois perdue. Clément Aubert, chargé de mission au Musée de Bretagne, a travaillé à documenter ces collections devenues muettes : il retrouve le contexte de ces photographies et cherche des indices pour les faire parler.
Compléments sur cette image. Dans les collections https://www.collections.musee-bretagne.fr/item/462008
Cette première enquête débute avec un reportage photographique. « Soutenance de thèse d'un étudiant laotien à la faculté de médecine » : voilà tout ce que le photographe rennais Sigismond Michalowski a noté. Pas de nom, pas de date, ni même de lieu exact. Qui est cet homme souriant sur ces clichés ? Pour répondre à cette question, une véritable enquête s'engage, des réserves du musée aux archives universitaires, jusqu'à révéler l'identité de cet inconnu et l'incroyable parcours qui est le sien.
L’une des photographies retient notre attention :
Compléments sur cette image. Dans les collections https://www.collections.musee-bretagne.fr/item/462005
Posant au milieu d'un escalier, l'étudiant est entouré de murs de schistes à l'aspect ancien. Ce bâtiment ne ressemble pas aux locaux de la faculté de sciences actuelle, dont la construction s'achève en 1969. Serions-nous dans l'ancienne école de médecine de l'université de Rennes située à l'angle du boulevard Laënnec et de la rue Dupont des Loges ? Comparons quelques photos.
Posant avec sa famille dans ce qui semble être une salle de travaux pratiques (à en juger par les paillasses et instruments de mesure), le thésard se tient devant trois grandes fenêtres divisées en 4 séries de carreaux.
En nous rendant sur le site de l'ancienne école de médecine, nous retrouvons ces mêmes fenêtres.On peut également admirer les bâtiments historiques en schiste de l'école, conçus par l'architecte Emmanuel Le Ray en 1895.
Cette soutenance de thèse a donc lieu dans l'ancienne école de médecine, avant le déménagement de la faculté dans ses nouveaux locaux à la fin des années 1960. Nous avons un lieu, mais nous n'avons toujours pas de contexte, pas de nom, et pas de date assez précise. Il faut chercher d'autres indices…
Parmi le public de la thèse, se trouve un homme avec un appareil photographique… Pourrions-nous retrouver sa date de fabrication ? Cela permettrait de restreindre notre champ de recherche !
Compléments sur cette image. Dans les collections https://www.collections.musee-bretagne.fr/item/461999
Bingo ! En cherchant sur les forums de spécialistes, on reconnait bien le « Zeiss Ikon Contarex Bullseye », un gros appareil photo allemand pesant près d'un kilo, produit dans les années 1960. Nous pouvons désormais situer ces photographies dans une période plus précise. Comment en savoir plus désormais ? Il va falloir sortir la loupe !
L'idéal serait d'ailleurs d'avoir une loupe magique, pour pouvoir lire ce que l'étudiant laotien montre au jury de sa thèse... Nous aurions alors des informations sur le sujet de sa recherche, et pourquoi pas des dates, noms et lieux.
Compléments sur cette image. Dans les collections https://www.collections.musee-bretagne.fr/item/462022
Malheureusement, rien à faire : on ne discerne aucun caractère. Même sur cette photo où la thèse imprimée semble être devant lui, aucun titre n'est visible.
Compléments sur cette image. Dans les collections https://www.collections.musee-bretagne.fr/item/462015
Essayons de rebondir sur un des indices laissés par le photographe… la citoyenneté de l'étudiant. Nous savons qu'il est laotien. Cherchons donc parmi les thèses soutenues en médecine dans la décennie 1960, un étudiant laotien !
Les bases de données universitaires recensent 147 thèses soutenues en médecine à Rennes dans notre période de recherche, mais…aucune soutenue par un étudiant laotien !
Et si nous essayions les thèses en pharmacie ? Après tout, l'école représentée sur nos photos est une école de médecine ET de pharmacie.
Les résultats sont alors plus concluants. Nous notons quatre thèses de pharmacie soutenues par des étudiants laotiens dans la décennie 1960. Le photographe avait donc probablement inscrit à tort que c’était une thèse de médecine. Il faut désormais retrouver laquelle de ces quatre thèses en pharmacie est présentée sur les clichés de notre enquête.
Il faudrait pouvoir comparer les couvertures de ces quatre thèses pour voir laquelle d'entre elles se rapproche de la présentation de celle qui est sur la photo. Alors montons dans le métro, et fonçons sur le campus de la faculté de médecine pour accéder aux archives des thèses de pharmacie…
La comparaison des 4 thèses d'étudiants laotiens avec nos photos est sans appel. Nous avons retrouvé celle représentée !
Cette trouvaille précieuse nous permet d'identifier avec certitude le lieu de soutenance : l'ancienne école de médecine et de pharmacie - la date : juin 1964, le nom de l'étudiant : Khamphaï ABHAY.
L’enquête aurait pu s’arrêter là, mais une recherche rapide nous a conduit à identifier la fille de M. ABHAY, Mme Manola Sanvanlasy (présente sur la photo de famille).
Lors d’un entretien en novembre 2025, elle nous livre des informations très précises sur le destin exceptionnel de son père, que nous avons pu synthétiser :
Le docteur Khamphaï Abhay naît le 6 novembre 1928 à Không, dans le district de Sithandone au Laos. Issu d’une famille d’aristocrates intellectuels francophiles, il grandit dans un milieu où il est courant d’envoyer les jeunes poursuivre leurs études en France. Malgré la fin du protectorat français en 1954, les liens entre les élites françaises et laotiennes demeurent étroits. C’est dans ce contexte que Khamphaï Abhay part en France pour suivre une formation en pharmacie de 1950 à 1955, avant de retourner au Laos pour devenir directeur de la pharmacie centrale à Vientiane, la capitale.
En 1962, la famille Abhay remporte le premier prix de la loterie nationale, un événement qui permet aux époux Abhay de financer la reprise de leurs études en France. L’épouse de Khamphaï Abhay, le docteure Maniso Abhay-Phansavath, déjà médecin assistant diplômée au Cambodge, saisit cette opportunité pour préparer en France un diplôme universitaire de médecine. Le couple s’installe alors à Rennes au début des années 1960, dans un appartement situé rue des Écotais, accompagné de leurs quatre enfants, qui débutent leur scolarité primaire dans la ville. Les deux parents reprennent un cursus à l’École de médecine et de pharmacie de Rennes.
À cette époque, on compte à Rennes une dizaine d’étudiants laotiens, issus pour la plupart de la haute société du Laos et venus se former à la médecine, faute d’école spécialisée dans leur pays. En raison de leur âge et de leur expérience, les époux Abhay deviennent des figures centrales au sein de cette petite communauté étudiante. Leur appartement se transforme en un véritable « petit Laos » à Rennes, où sont célébrés le nouvel an laotien (Pimay), des mariages traditionnels, la cérémonie du Baci et d’autres temps forts de la culture laotienne.
Khamphaï Abhay soutient sa thèse de recherche en pharmacie le 20 juin 1964, puis retourne au Laos après l’obtention de son diplôme. Son épouse demeure à Rennes pour achever sa thèse de médecine, qu’elle soutient en 1965, avant de rentrer au Laos avec leurs deux plus jeunes enfants, Vanida et Rattana. Les deux aînés, Manola et Krisna, poursuivent leur scolarité en France jusqu’en 1967, hébergés par deux familles bretonnes amies des Abhay, avant de rejoindre à leur tour leurs parents.
De retour au Laos, la famille Abhay retrouve une place influente. Maniso Abhay-Phansavath devient la première femme médecin du Laos, tandis que Khamphaï Abhay s’engage en politique : il est élu député de la province de Sithandone de 1965 à 1975, et occupe, entre 1967 et 1974, les fonctions de secrétaire d’État à la Santé au sein du gouvernement du Prince Souvanna Phouma. En 1973, il fonde la première École royale de médecine du Laos, en jumelage avec l’Université de médecine de Lyon. En 1974, il est promu ministre de la Santé.
En 1975, l’arrivée au pouvoir des communistes laotiens, les Pathet Lao, contraint les anciens responsables proches du régime royal à fuir le pays. Profitant d’une conférence de l’OMS à Genève en mai 1975, Khamphaï Abhay demande l’asile politique en France et rejoint un gouvernement laotien en exil opposé au nouveau régime. Son épouse et leurs cinq enfants — dont Souchitra, née en 1968 — quittent également le Laos entre mai et décembre 1975 pour se réfugier en France. La famille s’installe alors à Paris. Une fois en France, Maniso Abhay-Phansavath obtient l’équivalence de son diplôme universitaire en diplôme d’État français de médecine, ce qui lui permet d’ouvrir un cabinet de médecine libérale au 15 rue des Frères-d’Astier-de-la-Vigerie, dans le 13ᵉ arrondissement de Paris. Elle y reçoit notamment une patientèle de réfugiés d’Asie du Sud-Est fuyant les régimes communistes. Sa fille Manola, devenue médecin à son tour, hérite du cabinet au décès de sa mère en 1986 et choisit plus tard d’y associer la médecine occidentale à la médecine traditionnelle énergétique chinoise. Aujourd’hui à la retraite, elle a été remplacée par sa propre fille, le docteure Manométa Souvanlasy, qui exerce dans le même cabinet. Après la mort de son épouse en 1986, Khamphaï Abhay se remarie en 1989 et émigre la même année en Australie. En 2025, il y vit toujours, âgé de 97 ans.
Magré toutes les révélations de cette enquête, un mystère demeure : comment donc vous expliquer de quoi traite cette thèse qui porte pour doux titre "Action de la méthyl 1 - 2 bis - (3 pyridyl) - 1 - propanone (SU - 4885 ou métopyrone) sur la sécrétion de l'hormone adrénocorticotrope (ACTH) chez le rat" ?
Ce mystère-là, on vous laisse le résoudre…
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