L’histoire des collections patrimoniales conservées aux Champs Libres par la Bibliothèque et le Musée de Bretagne s’écrit sur plusieurs siècles. Nées pour partie dans le contexte de la Révolution française, elles n’ont cessé de s’enrichir. Depuis 2006, elles se retrouvent au sein des Champs Libres : Sarah Toulouse, conservatrice à la Bibliothèque des Champs Libres, responsable des fonds patrimoniaux, et Céline Chanas, conservatrice et directrice du Musée de Bretagne, reviennent sur cette histoire croisée, témoignage de l’histoire et des mutations du territoire.
Quelle est l'origine du Musée de Bretagne et de ses collections ?
Céline Chanas : L’origine du Musée de Bretagne à Rennes remonte à la période de la Révolution française : les premières collections du musée proviennent des saisies révolutionnaires de 1794. On y retrouve notamment des pièces qui viennent du cabinet de curiosités du marquis Christophe-Paul de Robien, avec un ensemble très diversifié d’objets d’art, d’archéologie, de numismatique (monnaies, médailles, jetons...) et d’histoire naturelle. Le premier « Musée de Rennes » est créé officiellement le 24 vendémiaire an XIV, soit le 16 octobre 1805.
Et de la bibliothèque ?
Sarah Toulouse : Tout comme le musée, la bibliothèque est née à la période révolutionnaire. Entre 1789 et 1794, les confiscations des biens du clergé, des émigrés, puis des corporations de métiers amènent à la saisie de 68 bibliothèques à Rennes. Parmi les plus importantes, on trouve celle du couvent des Carmes et celle des avocats (plus de 7000 volumes chacune), ou encore celle de la famille de Robien (plus de 4000 volumes).
Les collections ainsi réunies sont éclectiques : ouvrages religieux ou juridiques sont présents en grand nombre, mais les sciences, les arts ou la littérature y figurent aussi en bonne place. On y trouve déjà des manuscrits médiévaux aussi bien que des ouvrages contemporains, des livres précieux tout comme des brochures de colportage ou des publications administratives. Le 20 ventôse an XI (11 mars 1803), un arrêté préfectoral confie la gestion de ces collections confisquées à la ville de Rennes, créant ainsi la bibliothèque municipale.
Portrait de Christophe Paul de Robien
Compléments sur cette image. Dans les collections : https://www.collections.musee-bretagne.fr/item/12974
Quel est le parcours de ces collections avant de gagner Les Champs Libres ?
CC : Après la création du « Musée de Rennes », les collections sont installées de manière très précaire dans différents bâtiments religieux et civils de la ville. Après 1815, les collections rejoignent l’Hôtel de Ville puis la chapelle de l’école de droit, avant d’être rassemblées dans un bâtiment destiné aux musées et aux facultés, construit en 1855 au quai Émile Zola. Ce bâtiment, qui sera ensuite appelé Palais universitaire, abrite les collections qui allaient devenir celles du Musée de Bretagne et celles du Musée des Beaux-Arts.
ST : Regroupées d’abord dans des dépôts littéraires, les confiscations sont mises à disposition du public dans divers lieux dès 1795. Elles sont ensuite regroupées dans le couvent de la Visitation, puis dans la toute nouvelle école centrale. Finalement, la bibliothèque municipale s’installe dans l'ancienne bibliothèque des avocats, qui se situait dans l'aile nord de l'Hôtel de ville actuel.
Elle propose une vaste salle de lecture, mais les ouvrages ne sont pas en libre accès. À la fin du 19e siècle, les livres avaient tout envahi dans le bâtiment, jusqu'aux greniers. En 1910, la bibliothèque s’installe avec la bibliothèque universitaire dans les locaux de l’ancien séminaire, place Hoche. Il faut attendre la fin des années 1950 pour qu’on construise enfin un bâtiment spécifiquement conçu pour être une bibliothèque, rue de La Borderie.
Exposition au palais universitaire et Salle de lecture à l'hôtel de ville
Compléments sur ces image. Dans les collections :https://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo271074 et https://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo148899
Selon vous, quelles figures ont particulièrement marqué l’histoire de ces collections ?
CC : Pour le Musée de Bretagne, je retiendrai Jean-Yves Veillard, conservateur du musée à partir de 1967 puis directeur ; Il a impulsé une vision nouvelle du musée, clairement en avance sur son temps : ses innovations portent aussi bien sur les thématiques des collections que le choix des expositions, l’attention portée aux sujets d’actualité.
ST : On ne peut qu'être admiratif du travail incroyable mené à bien par les premiers bibliothécaires, qui se sont trouvés confrontés à une masse énorme de livres. Il faut saluer d’abord le tout premier d’entre eux, Félix Mainguy, ancien dominicain nommé en 1794 commissaire bibliographe, qui a trié, classé et inventorié sans relâche les dépôts littéraires, avant d’organiser leur ouverture au public. Il y a ensuite Dominique Maillet, à qui on doit le premier catalogue de la bibliothèque, publié entre 1823 et 1828, où sont décrits plus de 12000 documents. Certaines notices du catalogue actuel sont encore celles qu'il avait rédigées ! Et bien sûr, il ne faut pas oublier Marie-Thérèse Pouillias, la première femme à diriger la bibliothèque de Rennes de 1981 à 2007, qui a impulsé le développement du réseau des bibliothèques de quartier et porté avec Jean-Yves Veillard le projet du NEC, devenu les Champs Libres.
Portrait de Jean-Yves Veillard
Compléments sur ces image. Dans les collections : https://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo281530
Marie-Therese Pouillas et Henri Pollès
Quel fonds emblématique permet de raconter la richesse des collections du Musée de Bretagne ?
CC : Le fonds photographique du Musée de Bretagne est constitué d’un ensemble exceptionnel et très vaste de négatifs, tirages et cartes postales reflétant plus de 150 ans d’histoire populaire de la Bretagne. Il s’est enrichi au fil du temps par des dons, des achats et une politique active de collecte et de conservation documentaires, parfois le sauvetage de fonds entiers, menacés de destruction pure et simple.
Et pour la bibliothèque ?
ST : L’un des fonds les plus intéressants de la bibliothèque est la collection léguée en 1901 par l’historien Arthur de La Borderie. Composé de plus de 11 000 volumes, il est surtout riche d’ouvrages sur la Bretagne et les Bretons, reflétant la volonté de La Borderie de réunir « tout ce qui a trait à notre ancienne province, quel que soit le point de vue sous lequel on l'envisage ». Plus de 120 ans après ce legs et dans sa droite ligne, la bibliothèque s’efforce toujours de rassembler et valoriser le patrimoine écrit breton dans toutes ses dimensions. Le dépôt légal imprimeur, grâce auquel la bibliothèque recueille depuis 1944 toutes les publications imprimées en Bretagne, est l’une des modalités de cette collecte. Plus récemment, un autre généreux donateur, Henri Pollès, a enrichi les collections de la bibliothèque d’un fonds original et éclectique de plus de 30 000 documents et 10 000 objets autour de la littérature : ce fonds fait l’objet d’une mise en valeur particulière au 6e étage de la bibliothèque.
Depuis 2006, ces collections font maison commune au sein des Champs Libres. Qu’est-ce que ce rapprochement change dans la manière de raconter le patrimoine breton ?
CC : Physiquement, les Champs Libres sont la plus grosse réserve de patrimoine de la région Bretagne. Avec cette mise en commun inédite des patrimoines et matrimoines de Bretagne, les Champs Libres portent l’ambition de raconter l’histoire et les mutations d’un territoire, sur le temps long.
L’enjeu est aussi de proposer une approche transversale du patrimoine breton, fondée sur le croisement des sources écrites, iconographiques et matérielles. Les Champs Libres ne sont pas seulement un lieu de conservation, mais un véritable pôle de ressources, de recherche et de médiation, accessible aussi bien aux chercheurs qu’au grand public. Alors que les institutions patrimoniales sont le plus souvent séparées, ce modèle intégré confère aux Champs Libres une place à part, en renouvelant la manière de conserver, d’étudier et de transmettre l’histoire et la culture en Bretagne.
Et aujourd’hui, comment continue-t-on à enrichir les collections ?
ST : L’enrichissement d’un fonds patrimonial n’est jamais terminé ! Nous sommes sans cesse à l’affût de documents sur la Bretagne pour compléter nos collections : documents anciens, bien sûr, mais également tous les documents contemporains qui témoignent de ce qu’est notre région aujourd’hui. Nous avons une politique d’achat active pour les nouveautés, mais nous recevons aussi régulièrement des dons. Et parfois, nous avons la chance de réaliser une acquisition exceptionnelle lors d’une vente aux enchères, comme en 2024 où grâce à l’aide de l’État, nous avons pu faire revenir en Bretagne un manuscrit du 11e siècle.
CC : Le musée continue d’acquérir des collections, selon les grands principes énoncés dans son projet scientifique et culturel : combler des lacunes identifiées dans les collections, conforter les enjeux de documentation du territoire notamment sur des thématiques nouvelles ou plus faiblement présentes, enrichir la collection de photographies en misant sur la création d’aujourd’hui, la place des femmes photographes par exemple.
La logique de sobriété et de sélection est aussi devenue beaucoup plus présente, avec l’analyse de la capacité réelle du musée à conserver, documenter et valoriser les objets. Ainsi, le musée refuse beaucoup de propositions, mais tâche de préserver la qualité de sa relation à des donateurs, nombreux et généreux, qui permettent de constituer une histoire populaire, matérielle de la Bretagne. Le temps manque parfois pour la veille, le lien à des collectionneurs ou familles, mais des acquisitions exceptionnelles se présentent toujours, pour lesquelles il faut savoir mobiliser rapidement des fonds, via le mécénat, des subventions, comme avec les bustes de l’âge du fer de Trémuson en 2022.
D'autres ressources à consulter
- Le patrimoine et le matrimoine aux Champs Libres
- Site des collections en partage (Musée de Bretagne) et des Tablettes rennaises (Bibliothèque)
- Histoire des collections du Musée de Bretagne
- Mille feuilles de Bretagne
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