Le musée de Bretagne conserve plus de 700 000 négatifs photographiques. De 2021 à 2026, un important chantier des collections a permis d'en numériser près de 500 000. Parmi eux, de nombreuses images inédites, dont l'histoire s'est parfois perdue. Clément Aubert, chargé de mission au Musée de Bretagne, a travaillé à documenter ces collections devenues muettes : il retrouve le contexte de ces photographies et cherche des indices pour les faire parler.
Pour notre dernière enquête, nous sommes sur les traces des restaurants de spécialités à Rennes… Dès le 17ᵉ siècle déjà, les tables rennaises s’ouvraient aux saveurs du monde entier grâce aux marchandises ramenées des ports de Saint-Malo et Nantes. Au 19ᵉ siècle, l’immigration européenne en Bretagne enrichit ces mélanges, puis au 20ᵉ siècle, des vagues d’immigration venues du monde entier viennent composer le riche paysage culinaire que la ville connait aujourd’hui. Plusieurs de ses établissements sont représentées dans les collections du Musée de Bretagne ; cuisine méditerranéenne d’abord avec le Djurdjura, le Sherazade, la Source, le Tajine, le Djerba… puis asiatique avec la Grande Muraille, Kim-San, ou encore l’épicerie Bel-Asie.
Pour retrouver un commerce, il existe plusieurs traces administratives qui nous permettent de remonter facilement au propriétaire, il suffit d’avoir le nom, et ça tombe bien car il est souvent noté en grand sur la façade ! Mais quels registres consulter ? À quelle date ? Comment les trouver ? Peut-être que l’on peut commencer par une simple recherche internet… Commençons avec le premier établissement : l'épicerie Belasie.
Compléments sur cette image. Dans les collections : https://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo305710
L'épicerie est toujours ouverte. Collectée en 1985 par le musée, avec d’autres cartes de visites des commerçants, ce document du Musée de Bretagne témoigne de la longue histoire de Belasie. Après avoir rencontré son fondateur pour en savoir plus sur notre carte de visite, on sait que ce commerce a ouvert en 1979 au 19 rue de Saint-Malo. Le local était alors beaucoup plus petit qu’aujourd’hui (35 m²). Mais il était un des rares à proposer des produits asiatiques dans la Région. Une exclusivité qui impliquait des allers-retours réguliers à Paris, car aucun circuit d’approvisionnement de ce type de produit n’existait en Bretagne. C’est aussi pour cette raison que les premiers clients de Belasie seront…les premiers restaurants asiatiques bretons !
Le commerce s’agrandit rapidement en 1983 et déménage au 61 rue de Saint-Malo dans un local de 150 m². L’offre se diversifie en incluant la décoration, la porcelaine, les souvenirs et jouets. En 1999, l’épicerie Belasie s’installe finalement au 30 rue de la Donelière (350 m²) dans des locaux neufs équipés d’un parking privé, d’un quai de livraison, de grandes chambres froides et d’un stock, devenant ainsi la référence régionale pour les produits asiatiques et orientaux que l’on connait aujourd’hui. En 2026, l’entreprise Belasie a bien grandie et emploie une vingtaine de salariés.
Le restaurant Sherazade
Nos recherches internet ont l’air de bien fonctionner, essayons encore… Cette fois-ci avec le restaurant « Sherazade » dont le musée possède plusieurs photographies prises par Claude Cazée dans les années 1980.
Celui-ci ne semble plus ouvert ! Ça ne peut pas marcher à tous les coups…Mais plusieurs documents d’archives ressortent, dont des actes relatifs au restaurant. Cela nous permet d’identifier l’adresse, et le nom du propriétaire. De contact en contact, nous retrouvons la fille du fondateur et parvenons à en savoir plus sur le restaurant.
Inauguré en 1984 sur les quais d’Ille-et-Rance, le Sherazade était un restaurant à la fois gastronomique et festif. On pouvait y manger une cuisine méditerranéenne (couscous, pastilla, plats d’agneau…) dans un cadre richement décoré, évoquant les grands restaurants saoudiens qu’avait beaucoup fréquenté le propriétaire qui marchandait auparavant entre les deux pays. Les soirées y sont rythmées par des spectacles de danse orientale, assurés par des artistes recrutés à Paris. Le service est même fait pendant un temps en costumes traditionnels.
Capable d’accueillir jusqu’à 170 couverts, le Sherazade devient rapidement un lieu phare de la vie nocturne rennaise dans les années 80, attirant une clientèle variée, plutôt aisée. Son succès repose sur l’originalité de la proposition dans une ville comptant encore peu de restaurants du genre. Le restaurant fermera ses portes au début des années 1990. Aujourd’hui, l’ancien local a été rasé pour construire de nouveaux logements.
Le Djudjura, premier restaurant algérien de Rennes
Pour le dernier restaurant de notre enquête, le Djurdjura, plus rien sur internet… Il va falloir trouver une autre piste. Heureusement, parmi les photographies que nous avons du restaurant, en zoomant sur la vitrine, on lit le nom des propriétaires.
Compléments sur cette image. Dans les collections : https://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo406733
Pourrions-nous retrouver des homonymes à Rennes aujourd’hui ? … Essayons de rentrer en contact… Qui sait… Par chance… Une bonne étoile semble veiller sur le Musée de Bretagne, car nos tentavies sont positives : nous rentrons rapidement en contact avec la fille des propriétaires de l'époque. Après avoir rencontré cette personne, une nouvelle page de l’histoire des restaurants de spécialités à Rennes s’écrit.
Compléments sur cette image. Dans les collections : https://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo412171
Ouvert en 1971 rue Hoche, le Djurdjura est le premier restaurant de Rennes à proposer une cuisine algérienne : celle des parents du fondateur du restaurant, originaires de la région Kabyle. Malgré un contexte post-guerre d’Algérie qui provoque des débuts difficiles (clientèle méfiante, propos racistes), le restaurant séduit grâce à son emplacement et son offre unique. Il se distingue aussi par son ambiance immersive et sa décoration orientale fastueuse. Elle sera d’ailleurs refaite à trois reprises sur les vingt années d’exploitation. Au Djurdjura, la musique algérienne est de mise. Des vinyles d’Idir et autres achetés à Paris tournent pendant le service. Dans cette ambiance, les repas s’étendent souvent après minuit.
Le cuisinier, seul aux fourneaux, pouvait préparer du couscous pour 80 couverts le samedi. Des journées de travail intenses qui commencent dès le matin. Il est aidé par toute la famille qui participe aux tâches quotidiennes (ménage, épluchage, pliage de serviettes). Dans les années 1980, la concurrence et l’ouverture du centre commercial Colombia fragilisent son activité. Il ferme finalement en 1991, après vingt ans d’existence.
Avec cette dernière trouvaille, notre enquête a bien avancée, mais il nous reste toutefois des noms de restaurants sur lesquels nous n’avons pas d’informations… Notamment le restaurant libanais « Le Pacha » qui se trouvait Mail François Mitterrand, ainsi qu’une épicerie portugaise « Casa Da Sila Armando », rue des artificiers à Rennes. Alors… des idées ?
Aller plus loin
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