Alban Perrin, historien : « Mobiliser Dreyfus dans le débat public engage une responsabilité : celle de ne pas plier le passé aux besoins du présent »

Écrit par : Agathe Bordeau Lanoë et Joachim Crézé, étudiants à l'IEJ médiaschool de Rennes

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Publié le : 28/05/26

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Dreyfus, par Pierre Budet

Plus d’un siècle après l’Affaire, la figure d’Alfred Dreyfus reste au cœur de nombreuses références médiatiques. À l’occasion de l’ouverture de l’exposition « L’Affaire Dreyfus à Rennes », Agathe Bordeau Lanoë et Joachim Crézé ont exploré les enjeux de cette convocation dans le débat public contemporain avec l’historien Alban Perrin.

Condamné pour trahison en 1894, Alfred Dreyfus est envoyé au bagne de l’île du Diable dans un climat d’antisémitisme virulent. Il y passe plus de quatre ans avant d’être finalement réhabilité en 1906, après une longue bataille judiciaire et politique qui divise profondément la France. L’héritage de cette Affaire est considérable dans la vie politique et intellectuelle française. Acte fondateur et structurant, l’Affaire demeure à la fois un symbole et un point de clivage dans le débat public.

Ainsi, la référence à Dreyfus apparaît régulièrement pour dénoncer des situations présentées comme injustes. Dans Le Journal d’un prisonnier (éd. Fayard, 2025), Nicolas Sarkozy rapproche son expérience judiciaire et carcérale de celle du capitaine Dreyfus. Une analogie contestée par Alban Perrin, spécialiste de la Shoah et enseignant à Sciences Po Bordeaux : « Se dire “nouveau Dreyfus” sans subir une persécution d’État fondée sur l’identité, c’est faire une analogie historiquement trompeuse. » Il rappelle aussi l’écart de situation : « Sa détention à la prison de la Santé n’a duré que vingt et un jours, contre plus de quatre ans au bagne pour Dreyfus. »

Convoquer le poids symbolique de la figure de Dreyfus apparaît comme une forme de sophisme, un argument fallacieux pour Alban Perrin, qui pose cet avertissement : « À force de tout comparer à Dreyfus, on banalise ce qu’il a subi ».
Ces parallèles simplificateurs transforment alors une Affaire complexe en symbole universel d’injustice, au risque d’en vider le sens : « Réduire Dreyfus à un simple innocent, c’est oublier qu’il a été condamné par un système, et non par la seule défaillance d’un tribunal. »

« Ces comparaisons révèlent une compétition pour le statut de victime », analyse Alban Perrin. Dans un espace médiatique où la légitimité passe souvent par la capacité à incarner une injustice, la figure de Dreyfus devient un outil rhétorique puissant. Mais cette instrumentalisation interroge notre rapport à l’histoire : mobilise-t-on le passé pour mieux le comprendre, ou pour servir des intérêts présents ?

« On ne saura jamais »

D’autres prises de position médiatiques récentes ont suscité des controverses, notamment celles d’Éric Zemmour lors d’une émission de CNews consacrée à Émile Zola, diffusée le 29 septembre 2020. Lors de celle-ci, le polémiste d’extrême droite déclare qu’« on ne saura jamais » à propos de l’innocence de Dreyfus. Une déclaration qui soulève immédiatement l’indignation de la communauté scientifique.

Le grand spécialiste de l’Affaire Philippe Oriol prend alors la plume pour dénoncer un usage malintentionné de l’histoire. Il cite notamment la phrase de synthèse de l’arrêt de la Cour de cassation rendu en 1906 et qui innocente Dreyfus : « de l’accusation portée contre Dreyfus, rien ne reste debout[1] ».
Alban Perrin condamne également la prise de position  d’Éric Zemmour: « Ce type de discours est dangereux puisqu’il minimise la dimension antisémite. L’histoire est une science basée sur des faits. On ne peut pas l’utiliser comme bon nous semble. »

Mais alors, pourquoi évoquer publiquement ces contre-vérités autour de Dreyfus ? Marc Knobel, directeur des études au Conseil représentatif des institutions juives de France, rappelle que l’extrême droite française est restée profondément antidreyfusarde jusque dans les années 1990[2]. Il cite notamment la vente, lors d’une fête du Front national en 1991, d’ un ouvrage d’André Figueras intitulé « Ce canaille de Dreyfus ». Pour lui, « l’énonciation de l’éventuelle culpabilité d’Alfred Dreyfus ne tient pas du hasard, elle fait partie d’une stratégie redoutable et révisionniste. »


 

La réhabilitation de Dreyfus, carte postale, Marque du Domaine Public. Coll. Musée de Bretagne Alfred Dreyfus dans la cour de l’École militaire après la cérémonie de réhabilitation, carte postale, 12 juillet 1906, Éditions Ernest Le Deley. Coll. Musée de Bretagne, marque du domaine public

Le risque de banalisation

« On peut invoquer Dreyfus aujourd’hui, à condition de se souvenir qu’il fut la victime d’un système antisémite d’État et non le symbole interchangeable de toute injustice », met en garde Alban Perrin.

En effet, comparer des situations actuelles à celle de Dreyfus revient souvent à effacer ce qui fait sa singularité : une condamnation inscrite dans un système profondément antisémite, soutenu par une partie de l’appareil judiciaire et politique.

Une responsabilité dans l’usage du passé

Invoquer Dreyfus aujourd’hui n’est pas anodin. « Mobiliser Dreyfus dans le débat public engage une responsabilité : celle de ne pas plier le passé aux besoins du présent », rappelle Perrin. Si son Affaire reste d’une actualité indéniable, notamment dans la lutte contre l’antisémitisme, son usage comme simple point de comparaison individuelle apparaît souvent inapproprié.

En ce sens, conclut l’historien, « être fidèle à Dreyfus, ce n’est pas l’invoquer souvent. C’est ne jamais oublier pourquoi son Affaire fut unique ».

[1]  Zemmour contre l’histoire, Textes écrits par un collectif d’historiennes et d’historiens, coll. Tracts de Gallimard, 2022

[2] Lorsqu’Éric Zemmour jette le soupçon sur l’innocence d’Alfred Dreyfus, de Marc Knobel, Revue des deux mondes, 22 oct. 2021

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L’Affaire est devenue une véritable question d’opinion publique à la fin du 19ème siècle. Cependant, on se souvient peu qu'une partie de ce feuilleton judiciaire s'est tenue à Rennes en 1899, lors du procès en révision du capitaine Alfred Dreyfus.

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