Le musée de Bretagne conserve plus de 700 000 négatifs photographiques. De 2021 à 2026, un important chantier des collections a permis d'en numériser près de 500 000. Parmi eux, de nombreuses images inédites, dont l'histoire s'est parfois perdue. Clément Aubert, chargé de mission au Musée de Bretagne, a travaillé à documenter ces collections devenues muettes : il retrouve le contexte de ces photographies et cherche des indices pour les faire parler.
Une pépite trouvée là où on ne l’attendait pas
Ma mission de documentation collaborative au Musée de Bretagne débute à l'automne 2025. Elle vise à enrichir la documentation des notices des négatifs, de manière à ce qu’ils soient mieux connus et contextualisés, et donc partageables et exploitables par tous.
Le musée a fait le choix de mettre l’accent sur la documentation des photographies en lien avec l’immigration en Bretagne dans la seconde moitié du 20e siècle. Les recherches autour de ces collections sont faites en s’appuyant sur l’expertise des habitantes et habitants, qui ont été parfois témoins de l'événement représenté. C’est en cherchant des photographies liées à l’immigration en Bretagne parmi les collections récemment numérisées que j'ai pu identifier par hasard une centaine de photographies inédites de Harkis, prises par Ghislaine de Ficquelmont.
Ghislaine de Ficquelmont, la photographe humanitaire
Ghislaine De Ficquelmont (1911-1991) est un nom important dans l’histoire des collections du Musée de Bretagne : celui d’une responsable de l’ONG « Save The Children » qui a réalisé des milliers de photographies dans les régions ruinées de la France d’après-guerre, pour encourager les dons humanitaires américains. Le travail d’exhumation de ces photographies par une association du pays de Redon, aboutit à la cession de l'œuvre de Ghislaine de Ficquelmont au Musée de Bretagne en 2017. L’intérêt de ce fonds étant qu’une grande partie des 3500 clichés documentent la Bretagne rurale dans les années 1950-60. Le fonds Ficquelmont était donc connu jusqu’ici pour ses photographies bretonnes. Mais une centaine de photographies, représentant d'autres scènes clairement prises dans des paysages non bretons, reste mal documentée…
L’enquête
Pour comprendre ces clichés, je me suis penché d’abord sur les inscriptions manuscrites laissées par Ghislaine de Ficquelmont au dos des photographies. On peut lire sur certaines la mention « harki », mais pas de lieu clair indiqué puisqu’on trouve tour à tour la mention « Algérie », « Brignancourt » (Val d’Oise), « Salérans » (Hautes-Alpes), etc. ... Il faut donc creuser plus loin… Je choisis de retracer l’histoire des Harkis, ces anciens soldats algériens ayant rejoint l’armée française et qui ont fui les massacres en Algérie après l'indépendance de 1962. La France rapatrie environ 20 000 Harkis entre juin 1962 et mai 1963 sous l’incitation de militaires français ayant eu des Harkis au sein de leurs troupes. Peu considérés, ils transitent d’abord dans des camps militaires, comme celui de Rivesaltes (Pyrénées-Orientales) qui accueillera jusqu’à 12 000 personnes dans des conditions difficiles. Plusieurs d’entre eux meurent dans ces camps, notamment des enfants. Le site de Rivesaltes abrite aujourd’hui un centre de mémoire qui leur est en partie dédié.
Le relogement des Harkis tarde à venir car les nouveaux logements en ville sont prioritairement réservés aux rapatriés d’Algérie d’origine européenne. Une solution provisoire est trouvée dans la mise en place de « hameaux de forestage ». Un lieu d’habitation pouvant accueillir 10 à 20 familles, constitué de baraquements préfabriqués placés à l’écart de petites communes rurales. Ces hameaux dispersés dans tout le sud de la France abriteront environ 10 000 Harkis, employés aux travaux forestiers et encadrés au quotidien par des militaires français
On peut supposer que l’ONG Save the Children, où travaillait notre photographe, s’est intéressée aux réfugiés des hameaux de forestage. La centaine de photographies du fonds Ficquelmont documentaient sans doute ces Harkis et leurs familles, dans le but d’attirer des dons spécifiques. On peut en déduire que les lieux indiqués derrière les photographies conservées au musée, qui placent parfois la scène dans le Val d’Oise ou en Algérie, sont trompeurs. Les hameaux de forestage étant majoritairement situés dans le sud de la France. Reste à vérifier cette hypothèse… Dans une étude récente de chercheuses et chercheurs de l’Inventaire Général du Patrimoine Culturel de la Région Sud, une quarantaine d’anciens sites de hameaux de forestage a été étudiée et documentée. Cela m'a permis de croiser les clichés du Musée de Bretagne avec les autres documents d’archives disponibles.
Compléments sur cette image. Dans les collections : https://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo429821
En observant l’environnement - montagnes, arbres, maisons, etc. – j'ai pu identifier cinq lieux dans les collections du Musée de Bretagne : Rosans, Saint-André-les-Alpes et Salérans dans les Hautes-Alpes, Ongles dans les Alpes-de-Haute-Provence et Rocles en Ardèche. Certains sont des hameaux de forestage comme à Rosans, Saint-André-les-Alpes et Ongles, d’autres sont des villages qui ont abrité des Harkis dans des maisons en ruine comme à Rocles et Salérans.
Tous ces clichés montrent des scènes de vie inédites. Aujourd'hui documentés, ils constituent un nouveau témoignage exceptionnel pour la mémoire des Harkis et les dizaines d’associations de descendants qui travaillent à reconstruire le puzzle de cette histoire douloureuse et morcelée, dont personne ne soupçonnait qu’une des pièces se trouvait dans un sous-sol de Rennes…
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